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Au cœur de l’esprit d’une nageuse: un récit de trois semaines dans la beauté infinie des lacs

Dernière mise à jour : il y a 2 jours


Lac à l'Eau-Claire. Photo: Camille Blackburn


Je m’appelle Camille, je suis une nageuse. J’ai apprivoisé le contact à l’eau libre bien avant les plus anciens souvenirs auxquels ma mémoire me donne accès. Le lac Limony, étendue d’eau claire de superficie moyenne nichée aux pieds des Monts-Valins, a été mon premier bassin d’exploration. J’y connaissais ses créatures, ses bas et hauts fonds, les éléments organiques et minéraux qui le tapissaient, je connaissais bien les pigments de couleur qui étaient susceptibles de ressortir selon les nuances du ciel et la force du vent. J’aimais le parfum herbacé qui émanait de l’eau et qui laissait son empreinte sauvage dans nos cheveux. Je n’ai pas appris à nager à la piscine, je n’ai suivi qu’un seul cours à l’âge adulte, je n’ai jamais fait de compétition, je nage lentement, j’aime ressentir et vivre l’eau, librement, simplement. Je suis fascinée par le comportement des huards au fond des lacs, je me laisse hypnotiser par les rayons solaires qui traversent l’eau vers l’infini, et je plonge dans ce silence sourd, qui semble vouloir apaiser le monde entier.


Cette prémisse vise à vous plonger dans mon univers, au cœur de mon esprit de nageuse, afin de vous permettre de saisir, peut-être plus pleinement, l’ampleur de mon expérience d’exploration en eau libre vécue à l’été 2025. Mon plan était de partir nager pendant trois semaines, explorer les plans d’eau de la Côte-Nord, de la Gaspésie, puis passer par le Bas-Saint-Laurent, poursuivre en Estrie, remonter vers Photo Camille Balckburn


le nord de l’Outaouais, avant de rejoindre les Laurentides et de conclure en Mauricie. Le tout, me déplaçant de secteur en secteur avec ma bonne vieille et ô loyale Volkswagen Golf 2010. Les nuitées étaient prévues dans mon fidèle hamac, suspendu  aux arbres. Minimaliste, mais envisageable.


L’exploration en eau sauvage s’est faite sur 18 lacs en 21 jours, chacun parcouru sur une distance variant entre 1 000 et 5 500 mètres. J’ai pris le départ à partir du Saguenay le 10 juillet 2025 en direction de la Côte-Nord. Les premiers lacs étaient les suivants: lac Gobeil à Tadoussac, lac Petit-Bras à Baie-Comeau et le lac des Rapides à Sept-Îles. Je me suis également rendue au lac Walker sur la réserve faunique de Port-Cartier.


Lac Petit-Bras. Photo : Camille Blackburn


J’avais anticipé avant le départ qu’il s’agissait d’un défi considérable que de m’aventurer en eau libre inconnue seule, et ce à répétition chaque jour à travers le Québec, terre sauvage. J’allais avoir la chance de nager avec mon acolyte Julie qui débarquerait tout droit de la France au milieu de mon voyage ainsi qu’avec ma grande amie Michèle à Sept-Îles. Mais en attendant, mes premiers départs étaient teintés de peurs, de remises en question et de doutes. Je me sentais petite face à la grandiosité et à la force des plans d’eau, je me sentais vulnérable. Selon l’auteure Brené Brown, le courage ne peut être dissocié de la vulnérabilité: il correspond à la capacité d’avancer en s’exposant, malgré la peur et l’incertitude quant à la finalité. Je n’avais aucune idée si c’était réellement une bonne idée, j’en avais parlé à plein de gens, et pourtant je n’avais rencontré personne qui s’était déjà lancé dans une aventure comme celle-ci.


Debout au bord du premier lac, intimidée par la noirceur de l’eau, par ses parois rocheuses qui me surplombaient et par les moustiques qui aspiraient à me passer au travers de la chair, je me disais que ce n’était peut-être pas un hasard si personne à ma connaissance avait déjà fait ça. Mon audace était en chute libre, et pourtant j’ai ravalé mes idées plates, j’ai enfilé une robe de pensée plus courageuse et je suis partie nager.

Ce qui est fascinant avec l’eau libre, c’est que nous ne sommes jamais vraiment seuls, on s’introduit dans un autre monde, un écosystème en équilibre où on y fait la rencontre d’œuvres de la nature.

Selon leurs formes, leurs couleurs, leurs textures, mon imagination s’est souvent amusée à les associer à quelque chose de connu (pour le meilleur et pour le pire). En termes de parcours, lorsque je suis seule sur un nouveau plan d’eau, je nage souvent en longeant la berge à une distance d’une vingtaine de mètres, ça me rassure, et pourtant, au lac Gobeil, malgré ma proximité avec le bord de l’eau, j’ai eu peur. Non seulement le lac devenait abruptement profond rapidement, mais il cachait un nombre impressionnant de troncs morts algueux, auxquels étaient rattachées de longues branches qui rappelaient un énorme panache d’une créature maléfique tout droit sortie de mon pire cauchemar. J’ai terminé cette sortie en passant par le milieu du lac, malgré le fait qu’il était très sombre et profond, c’était considérablement moins anxiogène que ces arbres mortuaires en décomposition qui me donnaient froid dans le dos. J’avoue avoir remis ma vie en question de retour sur la plage, mais comme à l’habitude, ça passe.


Lac Walker, Photo : Camille Blackburn


Au jour 4, rendue au Lac Walker, c’est comme si les remises en question avaient laissé place à la confiance, au moment présent, à la fougue de l’aventure. Le Lac Walker n’est pas à la porte d’à côté, j’avais parcouru beaucoup de routes de gravier pour m’y rendre, j’avais tellement hâte de le nager! Deuxième lac le plus profond du Québec, après le réservoir Manicouagan, ses 33 kilomètres de longueur et ses 280 mètres de profondeur rendaient l’eau complètement glaciale. M’étant toujours entêtée à nager à l’ancienne, sans protection thermique, j’ai pris la décision d’échanger la natation pour la pêche cette journée-là. Bien que mon objectif premier n’eût pas été atteint, je trouve que cette journée était le point tournant dans mon aventure, parce que j’ai compris qu’au cœur d’un voyage de natation en eau libre comme celui-ci, la constante était l’imprévisibilité. Et plus rapidement j’acceptais que la vie allait m’offrir une réalité différente de celle que j’avais anticipée, le plus rapidement j’allais pouvoir apprécier pleinement le territoire et ce qu’il a à offrir.


Lac des Rapides. Photo Camille Blackburn


Après avoir intégré cette idée, c’est comme si le reste du voyage avait pris un élan de fluidité vraiment très agréable. À Sept-Îles j’ai pu nager avec mon amie Michèle! Elle m’a partagé à mi-parcours que sa plus grande peur en eau libre était de se faire attraper par un réservoir d’hydravion de la SOPFEU, qui faisait parfois ses entraînements sur le lac que nous étions en train de nager. J’ai ri à m’en époumoner cette journée-là, quel plaisir de nager avec cette merveilleuse athlète. 


Lac Témiscouate. Photo: Camille Blackburn


Après avoir quitté la Côte-Nord, j’ai eu la chance de nager les plans d’eau suivants: lac Matapédia à Amqui, lac York à Murdochville, le corridor de natation sur la mer dans la Baie des Chaleurs à Maria, ainsi que le lac de la Ferme à Bonaventure. Je me suis ensuite redirigée vers le Bas-Saint-Laurent pour nager le lac Témiscouata à Témiscouata-sur-le-Lac. Sous le soleil levant du vaste Témiscouata, un pygargue à tête blanche est venu survoler mon départ et souligner ma témérité.


Dans la Baie des Chaleurs, qui soit dit en passant était à l’antipode de la chaleur, j’ai croisé quelques crabes et plusieurs méduses. La même journée, j’ai nagé un deuxième plan d’eau, celui du lac de la Ferme. J’ai fait une rencontre fortuite avec un groupe de 5 Gaspésiens naviguant à bord d’une embarcation de style redneck. Leur embarcation était constituée de deux quais qu’ils avaient assemblés pour y rajouter des moteurs et y asseoir une table de pique-nique et des chaises de camping. Ces joyeux personnages étaient d’une générosité humoristique hors du commun. Pour eux, j’étais une espèce de sirène, un cadeau du ciel déposé au milieu de l’eau cristalline, la discussion était empreinte de félicité et d’exaltation. L’homme le plus âgé du groupe s’est même jeté à l’eau pour immortaliser le moment et m’offrir un high five en guise d’encouragement.


Lac de la Ferme. Photo: Camille Blackburn


Après cette section du voyage, je partais chercher mon amie Julie à l’aéroport, autant les moments de solitude ont été édifiants et révélateurs dans cette expérience, autant cela a fait grandir ma gratitude face à la présence d’une personne fantastique avec qui partager cette aventure unique. Avec Julie nous avons nagé les lacs suivants: lac Memphrémagog à Magog, lac Massawippi à North Hatley, lac Lyster à Coaticook, lac Babiche à Notre-Dame-de-Pontmain, lac Poisson Blanc à Notre-Dame-du-Laus, lac Côme à Saint-Côme, lac ac-à-l'Eau-Claire  à Pincebec, lac au Sorcier dans la Réserve faunique Mastigouche, lac Sacacomie à Saint-Alexis-des-Monts, lac Wapizagonke au Parc national de la Mauricie.


Julie! Quelle force de la nature cette femme, le deuxième jour après son arrivée, nous nous sommes lancées dans le lac Massawippi, rendues à mi-chemin, le vent s’est levé sur le lac, les vagues ont pris en puissance. À ce moment, je me suis inquiétée, j’avais peur que Julie se sente en danger. Elle a sorti la tête de l’eau et à travers ses petites lunettes elle m’a lancé: «HEY trop bien les vagues, ça me rappelle mon enfance à la mer», elle a aussitôt replongé la tête dans l’eau et s’est mise à fendre les vagues d’un coup de bras si assumé qu’il aurait intimidé n’importe quelle légende du lac. C’est à ce moment que j’ai compris que le reste du voyage allait être complètement épique. Et il l’a été!


Lac Babiche. Photo : Camille Balckburn


Notre lac préféré s’est avéré être un lac complètement perdu, sans habitation privée, et situé au nord de l’Outaouais, il ne faisait pas partie du plan, le lac Babiche. Malgré les huards en pleine période d’éclosion qui nous ont gardées éveillées toute la nuit par leurs cris perçants résonnant autour de la rive, nous avons battu notre record de distance cette journée-là, passant d’une île à l’autre et en fouillant le fond du lac à la recherche de gréements de pêche laissés par les pêcheurs qui nous avaient précédées. Julie était la personne parfaite pour supporter tous les défis inhérents à ce style de voyage, je l’ai vue sortir un énorme brochet à mains nues du réservoir du Poisson Blanc, je l’ai vue traverser à la nage une vaste superficie de nénuphars pour me faire rigoler au lac Sorcier, je l’ai vue rattacher un exhaust de voiture à minuit dans un stationnement d’église en route vers le Lac Côme, je l’ai vue ramer en canot à contre-vent sans broncher après des jours de natation pour se rendre au bout du lac Wapizagonke, là où on allait camper avec pratiquement rien à manger.


Réservoir du Poisson Blanc, lac Massawipi, lac Wapizagonke

Photos: Camille Blackburn


Une discussion avec elle m’a profondément marquée: c’était au lac à l'Eau-Claire nous étions assises sur un rocher à mi-parcours de natation et nous méditions sur l’idée de l’esprit des lacs.

À force de parcourir les étendues d’eau, nous sentions que chaque lac visité avait en quelque sorte une forme d’âme, une entité. Nous n’étions pas en mesure de définir rationnellement ce qui donnait lieu à cette perception subtile: était-ce les essences d’arbres qui les bordaient, la composition du fond de l’eau, leur superficie, le fait qu’ils soient habités ou non?

Il nous était impossible d’établir la moindre explication. Nous en sommes venues à la conclusion que nous nous rapprochions peut-être de cette compréhension du vivant présente chez certaines cultures, où les rivières, les montagnes, les animaux et les lacs ne sont pas de simples éléments qui composent le paysage, mais des entités porteuses d’une intelligence, presque d’une personnalité unique dont émane une forme de présence.


Merci de vous être laissé porter par cette ode au territoire québécois et aux brillants esprits qui ont partagé ma route, un récit qui s’est bâti au rythme des respirations.


Au plaisir d’un jour nager ensemble !


Camille Blackburn


Camille Blackburn est passionnée par les sports pratiqués en montagne et sur l’eau. Doctorante en psychologie, elle s’intéresse à la santé durable et aime lier réflexion intellectuelle, expérience humaine et contact avec le territoire. Elle est guidée par l’envie de créer, d’explorer et de réaliser des projets porteurs de sens.

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