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Nager dans le Nord

Un territoire d’eau douce


Une légère brume se lève sur le lac Mistassini. Il est environ 7 h 30, le 18 juillet.


Du grand balcon de l’Auberge Mistissini, avec vue sur le lac, je compte une quarantaine de bateaux qui se préparent à partir. C’est un tournoi de pêche.


Sur une carte, à l’endroit où se trouve la terre réservée crie de Mistissini, il est difficile d’entrevoir l’immensité du lac. Il s’étire pourtant vers le nord-est sur environ 161 kilomètres et atteint jusqu’à 19 kilomètres de largeur. Avec ses 2 335 kilomètres carrés, le lac Mistassini est le plus grand lac naturel du Québec.


Je viens de passer la nuit à l’auberge avec mes amis. Je suis heureuse d’être ici, heureuse de découvrir un territoire où moins de gens s’aventurent et où encore moins viennent pour nager. Nous, c’est exactement ce qu’on recherche: explorer par l’eau, découvrir un territoire par ses plans d’eau et, surtout, y nager.


Ce matin-là, ce sont plutôt les pêcheurs qui se sont donné rendez-vous. Lorsque les bateaux commencent à s’éloigner, les moteurs ouvrent à fond et le nez des embarcations se soulève, presque frondeur. Ils partent au loin sur le lac, notamment à la recherche du doré. À cet instant, une seule réflexion me vient: je ne suis pas chez moi. Je suis sur le territoire d’Eeyou Istchee, chez les Cris.


Le Nord du Québec et ses forêts d'épinettes. Crédits: Nage en eau libre Québec


Vers Chibougamau


La veille à peine, nous avions pris la route de Québec vers Chibougamau: Louise Séguin, Sophie Forbes, Ricardo Pan Neves et sa famille, Daniele, Carolina et Gabriella. Bien entourés, les kilomètres passent étonnamment bien. En chemin, on s’arrête à Roberval, qui se prépare à accueillir la 72e Traversée internationale du lac Saint-Jean. On en profite pour aller voir le nouveau corridor de nage installé dans le lac par la municipalité de Roberval.


Rouler, chanter, rouler. J’aime les forêts d’épinettes. Je les avais imaginées plus près de la route, plus enveloppantes. Je rêvais de ce voyage depuis longtemps. Depuis la première fois que j’ai vu Chibougamau sur une carte du Québec, j’ai eu envie d’y aller. Il y a des noms comme ça qui donnent simplement envie de partir. Dès notre arrivée à Chibougamau, direction le lac Gilman. Première impression: l’eau est quelques degrés plus froide que celle des lacs autour de Québec, suite à une période de froid inusitée en été.


Je commence ma saison à la fin mai ou au début juin, selon les températures. Reculer de quelques degrés, même en plein mois de juillet, me coupe le souffle comme en début de saison et me rappelle que la nage est aussi un exercice d’humilité. Pour d’autres, 15 ou 16 degrés, c’est très bien et la combinaison n’est pas nécessaire. On se fera d’ailleurs cette réflexion à la fin du voyage: notre rapport à la température de l’eau est vraiment personnel. Il dépend de notre tolérance au froid, bien sûr, mais aussi de la fatigue, de l’entraînement, de la durée de la nage et même, pour certaines d’entre nous, de la période de notre cycle. Plus je pratique la nage en eau libre, moins je crois aux règles absolues sur le port de la combinaison. L’avoir sous la main reste toujours utile. Parfois, on la porte. Parfois, non.


Le coriddor de nage de Chibougamau. Crédits: Nage en eau libre Québec


Revenons aux eaux claires du lac Gilman. Devant nous, une petite île. Plus loin, à environ 1,5 kilomètre de la plage municipale, l’île aux Belles Femmes. On se promet de revenir un jour pour y nager. Pour le moment, la nage sera plus courte: la fatigue de la route et l’excitation du voyage nous rattrapent.


Le lac Gilman possède un corridor de nage d’environ 375 mètres, formé par trois bouées disposées en triangle, au-delà de la zone de baignade surveillée. Pendant le peu de temps où nous y sommes, je vois au moins deux personnes y faire des allers-retours. Ça me fait sourire: il y a bel et bien une communauté de nage en eau libre à Chibougamau. Elle se rassemble notamment autour d’une compétition amicale organisée chaque année par le Club de Natation Natchib – Chibougamau/Chapais (CNCC).


Les ami.es nageur et nageuses, Louise Séguin, moi, Sophie Forbes et Ricardo Pan Neves.

Crédits: Nage en eau libre Québec


Sous la pluie, vers Oujé-Bougoumou


Après deux semaines de canicule dans notre « sud », , il est plutôt surprenant, le lendemain, de ressortir nos chandails chauds et nos manteaux pour affronter la pluie. Mais la pluie n’est pas bien grave quand on nage. Ce sont les orages qui pourraient nous arrêter, et il n’y en a aucun à l’horizon.


Nous voilà donc en route pour Oujé-Bougoumou et l’Institut culturel cri Aanischaaukamikw. L’endroit vaut à lui seul le détour — pensez simplement à vérifier les heures d’ouverture avant de vous y rendre. En cette journée pluvieuse, le musée est tranquille et une jeune guide nous offre une visite privée. J’apprends énormément. J’apprécie particulièrement de mieux comprendre l’histoire du territoire et les luttes qui l’ont façonné.


Arche d'entrée à Oujé Bougoumou. Crédits: Sophie Forbes


J’y découvre notamment l’Odeyak, une embarcation hybride d’environ 24 pieds qui combine la proue d’un canot cri et la poupe d’un kayak inuit. Au printemps 1990, elle est devenue un symbole de la résistance crie et inuite au projet hydroélectrique Grande-Baleine. Une soixantaine de représentants cris et inuit ont alors entrepris un voyage de près de 1 900 kilomètres, de Kuujjuarapik jusqu’à New York, pour faire connaître leur opposition au projet.


Devant l’Odeyak, je pense forcément aux luttes qui se poursuivent encore aujourd’hui autour de l’eau, des terres et du droit des Premières Nations de décider de leur avenir. Quelques jours à peine avant notre passage, les membres de la communauté innue de Pessamit avaient rejeté par référendum une importante entente avec Hydro-Québec et le gouvernement du Québec. Plus de trente-cinq ans après le voyage de l’Odeyak, les époques et les enjeux ne sont pas les mêmes, mais certaines questions demeurent.


Lac Opémisca


Lac Opémisca. Crédits: Nage en eau libre Québec


Lorsque la pluie se calme, nous reprenons la route. Un petit chemin nous mène jusqu’à une plage bordée de petites cabanes de bois où nous pouvons nous abriter. Le temps est encore gris, froid et pluvieux, mais lumineux. Les voitures sont tout près; on sait qu’on pourra rapidement se réchauffer à notre sortie de l’eau.


L’entrée à l’eau est longue et nous marchons un bon moment vers le large. L’eau est à environ 16 degrés, claire, sans algues visibles à cet endroit. À notre droite, nous apercevons une île que nous estimons à environ 500 mètres. Ce sera notre destination.


J’ai adoré cette nage. Je me souviens surtout du silence et des épinettes noires dressées tout autour du lac, découpant le ciel gris. J’aimerais te revoir sous le soleil, lac Opémisca. Mais je ne regrette pas notre douce rencontre.


Lac Opémisca. Crédits : Nage en eau libre Québec


Lac Mistassini


Après ces deux jours, nous revenons au lac Mistassini. Ce matin, depuis l’auberge, j’ai bien compris que les pêcheurs auront la priorité. Depuis quelques jours déjà, grâce aux contacts de Louise, nous cherchons donc un autre endroit où retrouver des nageurs et nageuses du coin. Nous finissons par nous donner rendez-vous un peu plus loin, sur une belle plage déserte, mais aménagée.


Encore de la pluie et du vent froid. Encore un peu de courage. Nous enfilons nos combinaisons à la hâte: trois nageuses de Mistissini nous attendent déjà sur la plage. Ensemble, on s’entend sur le plan: rejoindre une petite île que nous apercevons au loin (oui encore!).


Je me surprends, malgré le froid, à être confortable dans l’eau. J’admire le fond du lac, que l’on distingue longtemps sous nous avant de le voir disparaître dans le noir des profondeurs. Nous nageons dans le plus grand lac naturel du Québec. D’où nous sommes, impossible d’en saisir toute l’immensité. Pourtant, je la sais là. Quel privilège de partager cette nage avec des femmes d’ici, dans ces eaux qu’elles connaissent mieux que nous.


Dans la brume au lac Mistassini, Crédits: Nage en eau libre Québec


Reprendre la route


C’est ainsi que nous reprenons la route vers Québec, le cœur heureux et des images plein la tête, mais surtout avec l’envie de revenir. Car si nous avons nagé dans trois lacs, ce n’est finalement presque rien devant tous ceux que nous avons croisés sur la route.


À chacune de nos trois nages, nous avons parcouru entre 1 000 et 2 000 mètres, selon les personnes. Il n’en faut parfois pas plus. Pas besoin de traverser un lac au complet ni de faire dix kilomètres. Juste assez pour bouger, être ensemble et découvrir un lieu autrement.


Plus je nage dans des endroits différents, plus je réalise aussi que chaque plan d’eau a quelque chose qui lui appartient: sa température, sa couleur, sa transparence, son fond, ses sédiments, le vent qui le traverse. Chaque eau offre des sensations différentes. C’est peut-être aussi pour ça qu’on a toujours envie de découvrir la suivante.


Et comme toujours, on nage en groupe. Si quelqu’un nage plus vite, il revient vers l’arrière chercher les plus lents. On progresse ensemble. Parce que pour nous, la nage en eau libre, c’est aussi ça: du partage, de la bienveillance et une autre façon de découvrir le territoire.


Laurie Mathieu, Tiffany Neeposh, Louise Séguin, Marie-Claire Fortin, Sophie Forbes et Devine Mianscum au lac Mistassini. Crédits: Nage en eau libre Québec



Marie-Claire Fortin

Fondatrice du site Nage en eau libre Québec, nageuse récréative et passionnée, elle souhaite aider les nageurs à trouver des sites où pratiquer la nage en eau libre en toute sécurité et que les propriétaires qui peuvent permettre des accès soient sensibilisés et embarquent dans le mouvement.

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